Avec près d’un tiers de sa surface viticole en bio, la Corse figure parmi les vignobles les plus engagés dans la viticulture biologique en France. Une transition notamment portée par des appellations pionnières comme Patrimonio, qui a inscrit dans son cahier des charges l’interdiction des désherbants chimiques de synthèse, puis Calvi, désormais en 100 % bio.
Vigneron du Clos Signadore (Patrimonio) et président de l’association UVA Corse, qui fédère trente-cinq vignerons insulaires, Christophe Ferrandis revient sur son propre cheminement vers le bio et sur les particularités d’un territoire où la préservation de la mémoire agricole contribue, selon lui, à faire évoluer les pratiques.
Qu’est-ce qui vous a conduit à franchir le pas du bio ?
– Un des éléments déclencheurs a été de me rendre compte qu’après une journée de traitements dans les vignes, retrouver mes enfants et les embrasser nécessitait de mettre mes vêtements dans un sac et de prendre une douche au préalable. Forcément, ça finit par questionner ! Au-delà de ça, dès 2008, mon importateur québécois m’a averti que le monde était en train de changer et qu’il valait mieux que je ne rate pas le train de l’agriculture biologique. J’ai réfléchi à ce basculement, qui m’a amené à repenser ma façon de travailler.
En quoi cela a impacté votre façon de travailler ?
– J’ai créé le domaine en 2001, à vingt-cinq ans, et je travaillais alors seul. En viticulture conventionnelle, la chimie de synthèse apporte une réponse agressive, mais radicalement efficace. En passant au bio, on passe d’une médecine par intraveineuse à une médecine par pommade : il faut davantage de temps et d’observation, être toujours très présent et réactif. Prenons la pluie, les traitements de contact doivent être appliqués avant, puis renouvelés si nécessaire. Il faut anticiper, surveiller l’humidité et les maladies, intervenir au bon moment. Cela demande davantage d’exigence. Le premier millésime bio, en 2010, la météo a été tellement compliquée, je n’étais pas prêt à ça et je n’avais pas mesuré le chemin qu’il restait à parcourir. C’est simple : je n’ai quasiment pas fait de récolte ! Heureusement, je ne suis plus seul à prendre les décisions désormais, mes deux fils, âgés de vingt-cinq et vingt-deux ans, m’ont rejoint.

Et dans vos pratiques, comment cela se traduit ?
– L’enjeu est de développer la vie des sols pour qu’ils soient vivants et équilibrés. Dans une année comme celle que nous venons de connaître, seules les parcelles les plus résilientes s’en sortent. Cela passe notamment par une réduction du labour et par des apports de matière organique. Ici, les brebis ont toujours eu leur place dans les vignes : elles arrivent environ un mois après les vendanges et repartent lorsque les bourgeons apparaissent. Après tout, la Corse est une terre de bergers ! Le domaine est aussi entouré de végétation, avec de nombreuses haies et une biodiversité riche. Tout cela participe à l’équilibre du milieu.
La Corse se distingue par un engagement particulièrement fort en agriculture biologique. Comment l’expliquez-vous ?
– J’ai grandi à Marseille et j’ai toujours été impressionné par cet attachement à l’histoire, au respect de ce que faisaient les anciens, avant. Il y a l’idée qu’il faut savoir travailler comme eux, retrouver certaines pratiques. Dans les années 60, il y a eu la collusion violente d’une viticulture intensive et industrielle, qui s’est implantée puis aussitôt effondrée. L’attachement au travail des anciens a, dans la tête de chacun, rendu plus facile l’abandon de la chimie de synthèse, ce “faux progrès”.
C’est ce qui aujourd’hui mène à des engagements collectifs, comme l’interdiction des désherbants chimiques de synthèse dans le cahier des charges de Patrimonio ?
– La viticulture corse d’aujourd’hui récolte les fruits de ce que deux générations avant nous a semé. Au début des années 80, la viticulture corse était dans une impasse et a obligé les hommes à créer du collectif, c’est ce qui nous a sauvés. C’est souvent dans les moments de crise ultime que les gens se soudent. Nous nous sommes attachés à faire vivre et à transmettre ces outils collectifs. À Patrimonio, une grande partie de l’appellation était progressivement passée au bio. L’idée d’inscrire l’interdiction des désherbants chimiques de synthèse dans le cahier des charges a germé chez le président de l’époque. L’objectif n’était pas d’exclure ceux qui n’y étaient pas encore, mais d’entraîner tout le monde vers un chemin plus vertueux.
La préservation de ce patrimoine passe aussi par la valorisation des cépages corses, comme le nielluciu et le vermentinu.
– On parle de cépages « identitaires » parce que la Corse est une société, un territoire qui, à un moment de son histoire, a pris conscience qu’il était en train de perdre le fil de ses traditions. Dans tous les recoins du quotidien, il y a cette volonté de ne pas laisser disparaître cette culture. Cela passe par le travail du sol, et tous les gestes du quotidien viticole, par la redécouverte des cépages et par le fait de les faire vivre à nouveau. L’idée, c’est de transmettre aux générations futures autant que ce que nous avons reçu, ou ce que nous avons réussi à préserver. Mais cette diversité est aussi une voie face au changement climatique ! Châteauneuf-du-Pape compte treize cépages : c’est treize possibilités où certains seront forcément moins adaptés que d’autres. Il faut avoir plusieurs cordes à son arc. La diversité nous donne des possibilités : dans un modèle monocépage, on a qu’une seule corde à son arc.
Du côté des solutions, justement, que représente le bio ?
– Le bio, c’est d’abord un joli chemin pour produire ce qui nourrit les gens. Il y a longtemps, le chef Régis Marcon m’avait invité et m’avait raconté qu’il avait travaillé avec des nutritionnistes. Selon lui, les légumes produits en agriculture intensive, qu’il nommait “légumes creux”, étaient trois fois moins riches en nutriments que ceux issus de l’agriculture biologique. De meilleure qualité nutritive, avec la même quantité de nourriture, on est mieux nourri. L’agriculture biologique, c’est le premier socle du bon sens. Mais, à mes yeux, elle doit aussi s’accompagner d’un retour à une agriculture à taille humaine, avec des entités plus modestes, des circuits courts et une alimentation locale. Le bio tout seul, c’est un bon début, mais il faut aussi remettre de la taille humaine dans notre quotidien !