Changement climatique : « Les viticulteurs bio sont précurseurs de stratégies d’adaptation »

Depuis trente-cinq ans, Jean-Marc Touzard étudie les mutations de la filière vitivinicole, avec une attention croissante à l’enjeu du changement climatique à partir de 2011. Directeur de recherche à l’INRAE, il a notamment co-piloté le programme LACCAVE qui a permis d’identifier les différents leviers d’adaptation, dont la plupart sont déjà éprouvés en viticulture biologique. Ces travaux ont donné lieu à l’ouvrage Vigne, vin et changement climatique. Explications.

En quoi la vigne et le vin sont-ils particulièrement concernés par le changement climatique ?

– La vigne et le vin sont effectivement des marqueurs du changement climatique, un secteur dans lequel ses effets ont été observés très tôt. La vigne est une plante pérenne, sensible au climat. Lorsqu’on la plante, c’est pour plusieurs décennies, un horizon qui pousse les viticulteurs à s’interroger sur le changement climatique. Le climat influence à la fois la phénologie, les rendements et la qualité des raisins. Il joue aussi un rôle important dans la construction de la valeur du vin, notamment à travers les systèmes d’appellation et la mention du millésime, qui valorise la variabilité climatique d’une année sur l’autre. Le changement climatique vient donc bouleverser cet équilibre. Les dates de vendanges, de plus en plus précoces, en sont un indicateur très visible, tout comme l’augmentation du degré alcoolique des vins.

La filière viticole a donc dû très tôt faire face et s’adapter ?

– Les viticulteurs se sont effectivement sentis très tôt concernés. Ils ont développé de nombreuses initiatives individuelles et expérimenté différentes options d’adaptation. Nos enquêtes dans plusieurs vignobles ont montré que, en 2013, les viticulteurs engagés en agriculture biologique avaient, en moyenne, une perception plus forte du changement climatique et de ses enjeux, quelle que soit la taille de leur exploitation. Cela tient probablement à leur manière d’observer leur environnement et à leurs choix techniques. Les viticulteurs bio ont ainsi été précurseurs de certaines pratiques agronomiques d’adaptation.

Justement, quelles sont ces pratiques agronomiques éprouvées par la viticulture bio ?

– Le bio a servi de laboratoire ! Cela concerne notamment la gestion des sols, le renforcement de la matière organique, l’enherbement, mais aussi la gestion des abords des parcelles, des fossés ou encore l’implantation d’arbres. L’enherbement, par exemple, peut contribuer à renforcer la capacité de stockage de l’eau dans les sols, à limiter l’évaporation et à favoriser l’infiltration. Plus largement, cela conduit à considérer le sol et le paysage comme de véritables leviers d’adaptation. Sur ces sujets, les vignerons bio sont particulièrement engagés et ont accumulé des connaissances qui peuvent bénéficier à d’autres.

Le sol est un premier levier. Et à l’échelle de la vigne ? 

– Une piste est de faire évoluer l’encépagement. On peut choisir des cépages plus tardifs, qui permettent de retarder la maturité, des variétés plus tolérantes à la sécheresse et aux températures élevées ou qui accumulent moins de sucre et conservent mieux l’acidité. Ces pistes sont expérimentées dans de nombreuses régions. Là encore, les vignerons bio sont souvent très engagés dans la recherche de cépages oubliés ou provenant d’autres pays. Il y a aussi les variétés hybrides, résistantes aux maladies. Cela suppose évidemment d’évaluer leur aptitude agronomique et leur impact sur la qualité des vins. L’INAO a d’ailleurs accompagné cette évolution en permettant progressivement l’introduction de nouvelles variétés dans les cahiers des charges. Dans le Bordelais, par exemple, certaines variétés plus tardives commencent à prendre la place du merlot. L’adaptation peut également passer par l’organisation des vendanges et par l’œnologie avec des solutions permettant de réduire le degré alcoolique ou de maintenir l’acidité.

Une piste envisagée pourrait être aussi de “déplacer” les vignes ? 

– Le scénario privilégié par la grande majorité des viticulteurs est d’innover pour pouvoir rester dans son terroir. Mais la relocalisation fait déjà partie des stratégies d’adaptation. Elle peut se faire à l’intérieur d’un même terroir, en recherchant des parcelles plus profondes, moins exposées, plus en altitude. Elle peut aussi conduire à créer ou à réhabiliter des vignobles dans de nouvelles régions. La Bretagne administrative, par exemple, reste un vignoble très marginal (moins de 200 hectares en 2026) mais elle constitue un territoire d’expérimentation intéressant. L’association des Vignerons bretons porte notamment un projet d’IGP avec une obligation de bio. Ce qui est intéressant, c’est que les dimensions environnementale et climatique sont directement intégrées au projet viticole : les rendements sont encore faibles et l’objectif est de construire une production à forte valeur symbolique autour de l’environnement et du bio. 

Ces différentes pistes ont-elles été étudiées scientifiquement ? 

– Oui, le vin est même un secteur précurseur dans la recherche sur l’adaptation au changement climatique pour l’agriculture. Le programme LACCAVE a réuni pendant une dizaine d’années une centaine de chercheurs. C’était l’un des premiers grands programmes scientifiques en France, et même au niveau international, à étudier l’adaptation d’une filière agricole dans son ensemble. Le secteur de la vigne et du vin, étant très organisé, a permis d’impulser ça et d’inspirer d’autres filières pour des travaux, comme celle des céréales. Nous avons d’abord étudié une large gamme de solutions, chacune séparément. Puis nous avons progressivement dépassé cette approche pour réfléchir à des stratégies combinant plusieurs leviers, à différentes échelles, locales ou nationales. 

Donc les stratégies impliquent forcément de combiner plusieurs leviers ? 

– Il n’y a pas de solution miracle. Il faut combiner les différents leviers pour construire de véritables stratégies d’adaptation. C’est pourquoi les expérimentations sont importantes, comme celles du projet Vitilience mené dans dix-sept vignobles : il faut tester des pratiques dans des exploitations existantes et voir comment elles peuvent être combinées afin de transformer progressivement les systèmes viticoles. Les pratiques développées par la viticulture bio (gestion de l’eau, agroforesterie, travail sur les sols…) sont très présentes dans ces expérimentations. Les choses bougent et invitent aussi à réfléchir à la diversification des exploitations, avec d’autres cultures ou d’autres activités et services, notamment environnementaux. Une vigne peut par exemple participer à la gestion du paysage ou à la prévention des incendies… et être rémunérée pour cela ! 

Adapter la viticulture ne suffit pas : il faut aussi réduire son impact environnemental. Comment articuler adaptation et atténuation ? 

– Il faut coupler les stratégies d’adaptation avec des stratégies d’atténuation, en cherchant à être plus économe dans les pratiques et surtout les choix de logistique, mais aussi en renforçant la capacité des sols et des végétaux à stocker du carbone. Le renforcement de la matière organique des sols ou la plantation d’arbres peuvent ainsi avoir un double intérêt : ils participent à l’adaptation du vignoble tout en jouant un rôle de capteur de carbone. 

Ces adaptations concernent-t-elles uniquement les pratiques des vignerons ? 

– Non. Innover et s’adapter ne se résume pas à changer de cépage, de pratiques culturales ou œnologiques, ou encore de localisation. Cela implique aussi des évolutions institutionnelles et réglementaires, notamment dans les cahiers des charges. À l’avenir, les appellations pourraient être amenées à moins reposer sur une promesse de qualité du vin et à davantage valoriser les démarches de gestion adaptative des ressources locales, de préservation de la biodiversité ou d’adaptation au changement climatique, ce qui rejoint le bio. Il faut également faire évoluer la manière dont producteurs et chercheurs collaborent, mais aussi la manière dont on construit les récits autour du vin pour les consommateurs. 

Et quels seraient ces récits ? 

– Le vin est un produit qui porte une forte valeur symbolique. Les consommateurs sont sensibles aux valeurs véhiculées par le produit et l’atténuation du changement climatique peut devenir une composante positive de cette valeur. C’est déjà à l’œuvre à travers des initiatives individuelles, collectives, des bilans carbone ou des labels. On peut par exemple valoriser le rôle des vignes dans la prévention des incendies, à l’image de l’initiative européenne Fire Wine. Je pense que l’environnement va devenir une dimension encore plus centrale de la valeur du vin. Le bio a évidemment toute sa place dans cette évolution, à condition d’aller encore plus loin et d’intégrer davantage les enjeux d’atténuation du changement climatique dans son cahier des charges. 

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