« Le bio, c’est faire mieux, pas faire comme avant. »

Après dix ans dans le notariat, Emmanuelle Baude a choisi de revenir à la terre. À la tête du Domaine Tour Campanets, entre Aix-en-Provence et le Luberon, elle défend la quête d’un “équilibre entre autonomie de la plante et intervention humaine”. Son témoignage, du choix de vie aux choix dans les vignes.    

Vous étiez notaire auparavant. Qu’est-ce qui vous a poussée à opérer ce virage vers la viticulture ? 

– J’ai exercé pendant dix ans dans une étude notariale, où j’ai eu l’occasion de traiter beaucoup de dossiers agricoles. Le notaire est le juriste du patrimoine, mais j’ai eu envie d’aller plus loin que simplement le défendre. J’avais besoin de m’occuper du sol, de revenir à quelque chose de moins mercantile. Ce retour à la terre, c’était aussi un retour à moi-même. Je me suis formée, puis j’ai cherché à m’installer dans une région que je connaissais, entre Avignon, Aix-en-Provence et Marseille. En 2012, avec mon père et mes frères, nous avons repris le Domaine Tour Campanets. À partir de là, je m’y suis consacrée à 200 % ! 

Le domaine est situé au cœur d’une forêt. Qu’est-ce que cette situation singulière apporte ?  

– Aujourd’hui, le domaine compte 35 hectares plantés en agriculture biologique répartis à l’intérieur d’une forêt de 60 hectares. Il y a d’abord un apport de biodiversité énorme : une activité de la faune et de la flore, toute une vie qui n’existe pas dans une parcelle. Cet échange permanent entre la vigne et la forêt est bénéfique, c’est le principe même de l’agroforesterie. Il y a le visible, et surtout tout ce qu’on ne voit pas : les champignons qui apportent au sol certaines acidités, les racines des arbres qui travaillent différemment le calcaire… Cela apporte la fraicheur et la minéralité caractéristiques des vins du domaine, devenues rares avec le changement climatique. 

Vous avez engagé la conversion au bio dès la reprise du domaine.  

–  Le bio, c’était une évidence ! Dès l’achat, nous avons lancé la restructuration et la conversion. Trois ans plus tard, nous étions certifiés. Je ne me voyais pas faire ce retour à la terre pour utiliser de la chimie, aller contre la nature… et contre moi. Je me suis d’abord dédiée à l’observation de la vigne pour analyser la terre, le sol, et comprendre leur fonctionnement. Je ne suis pas partisane de la table rase, j’avais tout à apprendre, donc il fallait être à la fois concentrée et ouverte. Les études offrent un éventail de connaissances, c’est la pratique qui crée les compétences.  

D’où vous vient cette attention particulière portée au sol ? 

– Je viens d’un milieu maraîcher, où l’on a à la fois bénéficié et subi les progrès des produits phytosanitaires de synthèse. On ne peut pas dénigrer le progrès : ces grosses recherches et investissements ont permis de sortir d’un travail très pénible. Mais avec le temps, on en voit aussi les limites, notamment les impacts sur la santé. Pour moi, le bio, ce n’est pas revenir en arrière. C’est faire mieux. C’est observer, mesurer, ajuster, expérimenter. Il s’agit de trouver un équilibre entre l’autonomie de la plante et l’intervention humaine. La nature a une capacité d’adaptation incroyable. Si on la respecte sans être dirigeant, chacun s’accompagne alors dans la bonne direction. 

Comment cela se traduit-il dans vos pratiques ? 

– On a longtemps pensé que le rendement passait par un nettoyage parfait des rangs et des inter-rangs. Aujourd’hui, on sait qu’il faut au contraire nourrir le sol. Nous avons d’abord mis en place les engrais verts, qui ont un apport extrêmement bénéfique. Sur certaines parcelles touchées par le phénomène de ruissellement, l’enherbement a permis de mieux réguler l’eau, de la répartir plus doucement. J’ai commencé par de l’enherbement naturel, puis introduit des légumineuses comme la féverole, qui apportent de l’azote et régénèrent le sol. Résultat : les raisins deviennent aussi plus équilibrés, avec une concentration plus homogène. J’aime aussi l’idée d’économie circulaire, et l’autonomie qu’elle apporte ! C’est pourquoi nous utilisons également comme engrais les marcs de raisin compostés pendant trois ans.

Vous avez également développé un riche programme d’activités œnotouristiques. Pourquoi cette ouverture au public ? 

– Cela fait longtemps que le vin n’est plus considéré comme un aliment, c’est devenu surtout social et culturel. Aujourd’hui, c’est une façon de voir et les nouvelles générations s’inscrivent notamment dans ce mouvement de comprendre ce qu’on mange, ce qu’on boit. Et puis, les vignobles sont des lieux esthétiques incroyables, c’est pourquoi nous partons en combat pour défendre le paysage viticole, son image patrimoniale ! Nous organisons des événements autour de l’art de vivre, de la cuisine méditerranéenne, des accords mets-vins, avec aussi un travail qui interroge la création avec un collectif d’artistes. C’est aussi un moyen pour nous de diversifier nos activités, car avec le vin, on dépend intégralement d’un monoproduit, et cette activité complémentaire nous apporte un peu d’air et de ressources. 

« La nature a une capacité d’adaptation incroyable. Si on la respecte sans être dirigeant, chacun s’accompagne alors dans la bonne direction. »

Votre cuvée « Tour Campanets Blanc » a été primée au Challenge Millésime BIO. Pour vous, bio et qualité sont liés ?  

– Oui, en bio on est plus proche du goût, on est plus attachés au raisin, pas seulement comme une matière première, mais une matière en soi. Je ne conçois pas le vin comme un produit transformé. Tout repose sur l’observation, parcelle par parcelle, pour ramasser le bon raisin, au bon moment, pour la bonne cuvée. Plus on obtient de bons raisins, plus on aura de liberté en cave pour s’amuser à créer les gammes. Ce travail au plus proche du raisin apporte de la fraîcheur, de la régularité et une vraie identité aux vins. 

Justement, comment décririez-vous justement le style des vins Tour Campanets ? 

– J’avais envie de vins qui procurent de la fraîcheur et de la légèreté, car avant, je faisais partie des consommateurs qui ouvrent leur bouteille le vendredi soir pour se faire plaisir et partager. Cela appelle des vins légers, mais structurés, avec un côté vaporeux ou suave. Sur les blancs, on retrouve cette fraîcheur et cette minéralité des sols, notamment grâce aux parcelles en versant nord et à la forêt. Pour les rouges, j’ai longtemps cherché un style léger, un “rouge d’été”. On m’a dit que c’était un ovni en Provence ! Mais comme en littérature, ce n’est pas parce que c’est léger que c’est mal écrit. Je pense à Françoise Sagan : il y a cette quête du mot exact, pas besoin de cinquante phrases pour transporter les émotions. L’art du vigneron est similaire en ce sens, communiquer des émotions avec quelque chose d’authentique et de simple, qui traduit un terroir. 

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