Résilience : « On peut concilier biodiversité et économie, c’est une stratégie gagnant-gagnant ! » 

Un entretien avec Vincent Bretagnolle, directeur de recherche au CNRS (équipe Résilience, du Centre d’études biologiques de Chizé).

Spécialiste des liens entre biodiversité, agriculture et fonctionnement des écosystèmes, Vincent Bretagnolle étudie depuis plus de trente ans comment réconcilier production agricole et environnement, en prouvant que la biodiversité est un inévitable support de la production. À l’heure de la transition agroécologique et des changements climatiques, ses recherches éclairent aussi les enjeux de la viticulture biologique, où l’arrêt des pesticides implique un véritable changement de paradigme.

Vous affirmez que la biodiversité est un support essentiel de la production agricole. Qu’est-ce que cela signifie ? 

– La production agricole repose entièrement sur le fonctionnement des écosystèmes. Pour produire, on a besoin de la biomasse générée par les écosystèmes. Sans eux, il n’y aurait tout simplement pas de production ! Même dans des cultures de tomates en serres hydroponiques, on doit introduire des ruchettes de bourdons pour assurer la pollinisation. Plus largement, environ trois quarts des espèces cultivées dépendent de la pollinisation animale. Et ce n’est pas tout : dans les sols, les insectes comme les collemboles ou les vers de terre recyclent la matière organique, reminéralisent l’azote ou le phosphore et rendent ainsi accessibles ces éléments essentiels aux plantes, sans lesquels elles ne pourraient pas se développer.

Vous avez créé la Zone Atelier Plaine & Val de Sèvre en 1994. Quel est son objectif ? 

– C’est un laboratoire à ciel ouvert où l’on travaille sur l’agriculture, l’environnement, l’alimentation et la santé dans une approche systémique. L’idée est de développer une agriculture réconciliée avec la nature : travailler avec la nature plutôt que contre elle. On expérimente des solutions aussi bien avec des agriculteurs bio qu’avec des agriculteurs en conventionnel pour les reconnecter à la nature, tant dans l’esprit que dans le corps, donc par le travail et les pratiques culturales. Ces expérimentations se font chez les agriculteurs, avec eux et pour eux. Par exemple, nous travaillons actuellement sur l’eau avec des expérimentations à l’échelle de parcelles ou d’exploitations pour les rendre plus résilientes face au stress hydrique. Cela est intimement lié à la qualité des sols.

La réduction des pesticides est-elle centrale dans vos recherches ? 

–  Oui, c’est incontournable. Les pesticides constituent aujourd’hui LA menace existentielle pour la biodiversité dans les milieux agricoles. On ne peut pas parler d’agroécologie sans biodiversité, et donc sans réduction des pesticides. Nous concentrons donc nos efforts autour de cette transition. Dans nos expérimentations, on demande aux agriculteurs de réduire les pesticides de 30 à 50 % ainsi que l’azote (l’azote minéral étant par ailleurs interdit en bio, ndlr) afin de pouvoir observer des effets mesurables sur la biodiversité. En treize ans, nous avons collaboré avec environ 150 agriculteurs.

Quels résultats avez-vous observés ? 

–  Ils sont très encourageants ! On peut réduire fortement les pesticides de synthèse en grandes cultures tout en constatant une baisse de rendement très faible, de l’ordre de 5 %, à peine détectable, tout en profitant d’une hausse des marges économiques. Autrement dit, on améliore à la fois la biodiversité et le revenu des agriculteurs ! Ces essais débutent à très petite échelle, de l’ordre de quelques centaines de mètres carrés, puis ils sont étendus à l’ensemble de la parcelle. Cependant, malgré une grande ouverture à l’expérimentation et les bons résultats, peu d’agriculteurs franchissent le pas à l’échelle de l’exploitation pour basculer entièrement dans ce nouveau système.

« Ces systèmes sont gagnants sur presque tous les tableaux : résilience climatique, santé, qualité de l’eau et de l’air, stockage de carbone, biodiversité, performance économique… et pourtant, ce n’est toujours pas le modèle qui est privilégié. »

Quels sont les freins que vous avez identifiés ? 

–  Étonnement, ce n’est pas un frein économique. Nos expérimentations sont la preuve que les marges augmentent sans baisse décelable de rendement, on peut donc concilier biodiversité et économie, mieux produire et mieux gagner sa vie, c’est une stratégie gagnant-gagnant via la réduction des pesticides. Le principal frein semble être l’aversion au risque. Travailler avec la nature implique une part d’aléa plus visible qu’avec l’agrochimie, qui donne l’impression de stabiliser l’environnement. Passer en bio ou en agroécologie demande un changement de vision : il faut organiser son système pour transformer l’aléa en outil de résilience, par exemple en diversifiant ses cultures. Et les agriculteurs voient l’effondrement de la biodiversité comme un risque, plutôt que l’inverse ! Une exploitation agricole qui s’appuie fortement sur les écosystèmes est finalement plus résiliente face aux aléas climatiques qu’une exploitation agroindustrielle.

Sur le terrain, vous avez aussi prouvé que la transition ne concernait pas uniquement les agriculteurs ? 

–  Exactement. Nous avons décidé de travailler aussi avec les consommateurs pour les associer à cette transition aux côtés des agriculteurs. Cela passe par la vente directe, l’encouragement des consommateurs à mener une réflexion sur leur propre alimentation… toute une palette d’actions pour réconcilier les consommateurs et agriculteurs en changeant l’alimentation des habitants pour la rendre elle-même plus résiliente. Transformer l’agriculture sans y associer les autres enjeux et les citoyens est voué à l’échec. Les politiques publiques ont trop négligé cette dimension.  

Vos travaux insistent sur l’importance des paysages agricoles (prairies, haies, etc.). En viticulture bio, comment peut-on penser l’organisation du paysage pour favoriser la biodiversité ? 

–  Sur ce sujet en particulier, j’ai notamment dirigé l’expertise Ecobiose, un rapport scientifique collectif publié en 2018 pour la Région Nouvelle-Aquitaine pour identifier des pistes d’action concrètes pour les territoires. Un des messages forts du chapitre dédié à la viticulture est que la biodiversité ne se joue pas seulement à l’échelle de la parcelle, mais aussi à celle du paysage. Autour des vignes, la présence de haies, de prairies, de bandes enherbées joue un rôle majeur. Ces infrastructures agroécologiques servent d’habitats pour de nombreuses espèces, favorisent les auxiliaires de culture et participent à la régulation naturelle des ravageurs. Historiquement, la vigne était intégrée dans des systèmes agricoles plus diversifiés, avec des prairies attenantes. Les moutons pouvaient pâturer dans les vignes pour les désherber en hiver, mais il fallait aussi des surfaces en herbe pour les nourrir en été. Un autre levier important se situe dans la parcelle. Il y a un siècle, l’inter-rang était souvent enherbé. Cette pratique a été abandonnée au profit du labour du sol, par crainte d’une concurrence de la vigne avec les plantes adventices pour l’accès à l’eau. Aujourd’hui, les connaissances scientifiques montrent que cette concurrence n’existe pas : les racines de la vigne vont plus profondément que celles des plantes de l’inter-rang. Au contraire, l’enherbement apporte de nombreux bénéfices : il limite l’évaporation, améliore la résistance au stress hydrique, stocke du carbone (plusieurs tonnes par hectare et par an) et favorise la biodiversité, y compris les prédateurs naturels des ravageurs.

Si ces solutions sont connues et documentées, qu’est-ce qui empêche encore de les généraliser ? 

–  Ce qui est le plus troublant, c’est que ces systèmes sont gagnants sur presque tous les tableaux : résilience climatique, santé, qualité de l’eau et de l’air, stockage de carbone, biodiversité, performance économique… et pourtant, ce n’est toujours pas le modèle qui est privilégié. La seule raison que j’identifie, c’est le manque d’approche systémique et collective, les couts du modèle agroindustriel intensif restent des couts cachés supportés par l’ensemble de la société !

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