Pesticides chimiques de synthèse : quels impacts sur l’environnement ?   

Directeur de recherche en écotoxicologie des agroécosystèmes à l’INRAE, Christian Mougin étudie notamment le devenir des pesticides dans l’environnement et leurs effets. Éclairage pour comprendre ce que change leur interdiction en viticulture biologique. 

Derrière le terme « pesticides chimiques de synthèse », de quoi parle-t-on précisément ?

– À l’origine du mot, il y a le mot anglais pest, qui désigne les ravageurs ou les organismes concurrents des cultures, et le suffixe « cide », qui signifie « tuer ». On distingue principalement trois grandes catégories de pesticides : les insecticides contre les insectes ravageurs, les fongicides contre les maladies fongiques des plantes et les herbicides contre les plantes concurrentes, les adventices. Ce sont des produits essentiellement synthétisés et fabriqués par l’industrie chimique. Leur développement a notamment été lié à la reconversion, après les guerres, d’une partie des industries qui produisaient des gaz de combat. Ils ont constitué un facteur important de l’intensification agricole et ont permis d’augmenter la productivité. Au fil du temps, les produits ont évolué, les substances actives sont devenues plus spécifiques, utilisées à des doses beaucoup plus faibles et souvent moins persistantes. Ainsi, nous sommes passés de plusieurs kilos à l’hectare à parfois quelques dizaines de grammes aujourd’hui. Mais ces produits restent commercialisés pour tuer des organismes ou limiter leur développement, donc une faible dose ne signifie pas nécessairement une absence de toxicité ou d’effets néfastes sur l’environnement et l’homme.

Une fois pulvérisé, que devient un pesticide ?

– Seule une fraction du produit pulvérisé atteint réellement la culture. Une autre fraction se retrouve dans l’air, notamment via des brouillards de pulvérisation qui provoquent un phénomène de dérive. C’est pourquoi des réglementations encadrent aujourd’hui la proximité des zones traitées avec les habitations ou les cours d’eau. En passant par la plante (avec un produit systémique, seuls les produits de contact étant autorisés en bio, ndlr), une fraction du produit atteint le sol. Ces résidus vont être transformés et dégradés par les micro-organismes mais aussi migrer vers d’autres compartiments et milieux naturels, notamment les eaux de surface et souterraines.

L’ensemble des milieux continentaux, l’eau, le sol et l’air, ainsi que les organismes qui y vivent sont contaminés par des résidus de pesticides.

Que sait-on aujourd’hui de leur présence dans l’environnement ?

– En 2022, une expertise scientifique collective a porté sur les impacts de ces produits sur la biodiversité et les services écosystémiques. Elle a montré que l’ensemble des milieux continentaux, l’eau, le sol et l’air, ainsi que les organismes qui y vivent sont contaminés par des résidus de pesticides. Cette contamination peut avoir des effets toxiques sur certains organismes mais aussi des conséquences sur leurs habitats naturels ou leurs ressources nutritives. La diminution des populations d’insectes, par exemple, va avoir des conséquences délétères sur les oiseaux qui s’en nourrissent. C’est donc tous les écosystèmes et la biodiversité qui s’en retrouvent affectés. 

Les sols sont-ils capables de « dégrader » ces pesticides ?

– Oui, mais « dégrader » signifie surtout transformer la molécule. Une grande partie de ces transformations est réalisée par les micro-organismes de l’environnement. Il est toutefois rare qu’un pesticide soit rapidement dégradé à 100 %. Le plus souvent, certains sont transformés en molécules moins toxiques mais ces produits de transformation peuvent parfois persister plus longtemps. C’est notamment ce qui explique que l’on retrouve encore dans certains sols des produits issus de molécules aujourd’hui interdites, comme le DDT, dont les usages agricoles sont interdits en France depuis 1972. La vitesse de dégradation dépend à la fois de la structure chimique de la molécule et des caractéristiques du sol. 

Quel est l’impact sur la vie des sols, par rapport à l’agriculture biologique qui interdit les pesticides chimiques de synthèse ?

– Il faut aller au-delà de la seule question des pesticides et regarder la manière dont les itinéraires culturaux sont conduits. Le modèle agricole conventionnel associe notamment l’utilisation de pesticides chimiques de synthèse à des pratiques comme le labour profond qui modifie le fonctionnement biologique du sol et peut avoir des effets sur les organismes qui y vivent, comme les vers de terre. Dans le réseau DEPHY FERME, les agriculteurs et les agricultrices étudient des itinéraires techniques alternatifs permettant de réduire l’utilisation des pesticides tout en maintenant leurs performances économiques, sociales et environnementales. Ces itinéraires mobilisent par exemple des travaux du sol plus superficiels afin de moins perturber la biodiversité. Ces pratiques peuvent fonctionner plusieurs années, même si elles doivent notamment faire face au risque de prolifération des adventices. L’agriculture biologique repose justement sur une approche différente de la conduite des cultures, tout d’abord en supprimant l’usage de produits chimiques de synthèse. Elle limite un certain nombre d’intrants et a davantage recours à l’utilisation de matières organiques, issues des animaux et du compostage, dans une logique d’économie circulaire plus vertueuse.

Peut-on dire que protéger les sols, c’est aussi agir, indirectement, pour préserver la santé humaine ?

– Trois populations sont particulièrement concernées : les consommateurs, avec la question des résidus présents dans les eaux de boisson et dans l’alimentation, les agriculteurs, qui sont directement exposés lors de l’utilisation des produits, et les populations riveraines des parcelles traitées. Des mesures existent pour limiter ces expositions mais le risque zéro n’existe pas : ces produits ont toujours un effet, immédiat ou différé. Des travaux, notamment ceux de l’INSERM menés en 2021, ont également mis en corrélation l’exposition aux pesticides chimiques de synthèse et certaines pathologies. Mais il faut replacer cette question dans un contexte plus large : les pesticides ne sont qu’une catégorie de polluants parmi d’autres. Nous sommes exposés à de nombreuses substances toxiques, comme le plastique, les PFAS…

Réduire ou arrêter l’utilisation des pesticides chimiques de synthèse signifierait nécessairement un impact sur le rendement ?

– Pendant longtemps, l’agriculture a beaucoup raisonné en termes de rendement et de production. Mais, si on se concentre davantage sur le revenu des agriculteurs, la productivité n’est pas forcément le facteur prépondérant. Utiliser moins de pesticides signifie aussi réduire les charges, ne plus devoir investir dans des pulvérisateurs pour pouvoir acheter d’autres types de matériel. Ce qu’il faut se demander, c’est : avec un niveau de production moindre, est-ce que l’agriculteur ou l’agricultrice gagne sa vie ? Cela implique de changer de mode de réflexion. Après plusieurs décennies pendant lesquelles on a raisonné sur le principe de « traiter pour produire plus », il est difficile de faire rapidement marche arrière. La réduction de l’utilisation des pesticides nécessite donc un accompagnement, surtout à l’heure du changement climatique où il y a la nécessité de repenser le retour à des cultures plus rustiques et résilientes ainsi qu’à des pratiques “oubliées”.

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