Repris il y a trois ans par Luc Ardouvin, le Domaine Lombard porte une ambition claire : produire des vins sincères, engagés et accessibles, en phase avec les goûts des consommateurs. Dans la micro-appellation de Brézème, dans les Côtes du Rhône, le bio constitue le socle d’un projet global qui mêle exigence culturale, innovation, transmission et mobilisation des équipes. Retour vers le vin du futur.
Lors de votre reprise du Domaine Lombard, quels ont été vos chantiers prioritaires ?
– Il a fallu entrer immédiatement dans le concret : préparer les vendanges, les vinifications, découvrir les vignes et les équipes. En parallèle, nous devions aussi expliquer notre projet, aussi bien aux collaborateurs qu’aux clients. Le monde du vin reste un secteur relativement conservateur, pour le meilleur comme pour le pire. Le changement n’y est pas toujours habituel. Nous avons donc beaucoup travaillé sur la manière de transmettre notre vision et notre intention d’élaborer des vins engagés et sincères.
Justement, parlez-nous de cette vision ?
– Notre objectif n’est pas de faire un vin élitiste. Nous voulons défendre le vin de demain pour les consommateurs d’aujourd’hui. Cela signifie des vins accessibles, plus lisibles, dans l’expression des terroirs et des cépages. C’est aussi une façon de s’aligner avec l’évolution des goûts. On observe aujourd’hui un rejet de certains profils de vins d’hier, souvent plus puissants, plus austères, parfois moins délicats. Au fond, notre projet peut se résumer ainsi : faire des vins sincères et engagés. Des vins d’intention, avec une cohérence entre la démarche agricole, les choix œnologiques et ce que l’on retrouve dans le verre.
Comment le bio entre-t-il en résonance avec cette vision ?
– Le bio nous permet d’avoir un message cohérent. Il crée un alignement entre les actions, les discours et la réalité du terrain. La certification oblige, elle impose un cadre et une exigence. C’est très différent du fameux « on fait tout comme en bio ». C’est aussi un engagement vis-à-vis du consommateur. Je suis convaincu qu’on ne s’engage pas en bio sans conviction profonde. Entre les contraintes climatiques et les exigences du cahier des charges, il faut être prêt à composer sans élastique de rattrapage ! Cette démarche s’accompagne surtout d’une forme d’humilité. On travaille avec une vision à long terme : préserver les sols, soutenir la qualité des vins, assurer la pérennité du vignoble.
Vous décrivez également le domaine comme un « terrain d’expérimentation ». Que mettez-vous en place ?
– Pour nous, l’expérimentation consiste à revisiter les méthodes culturales et à utiliser tous les outils qui peuvent nous aider à mieux comprendre nos vignes. Aujourd’hui, les technologies numériques, les images satellites et même l’intelligence artificielle facilitent énormément l’analyse des données. En bio, nous sommes probablement parmi les premiers à avoir besoin de ces outils pour intervenir au moment le plus pertinent et renforcer l’immunité des vignes. On associe souvent bio et méthodes artisanales, mais c’est une erreur. Le bio moderne peut parfaitement s’appuyer sur des outils technologiques avancés. Ils permettent justement d’être plus précis et plus réactifs.

Observez-vous déjà des résultats concrets sur le vignoble ?
– On a pu en constater en 2025 : la campagne a été excellente en blanc et en rouge alors que le millésime s’est avéré compliqué, notamment en blanc, pour beaucoup de domaines. C’est une première réussite ! C’est le résultat d’une conduite agronomique et culturale en bio faite avec conviction, des observations et interventions bien menées au bon moment – pas seulement aux heures ouvrées, certes ! –, de bons outils et d’une équipe motivée et convaincue de ce qu’elle fait.”
Vous mettez en avant la nécessité d’embarquer les équipes dans votre projet ?
– Il n’y a pas de projet quel qu’il soit sans l’adhésion des gens ! Ce qui est important pour moi, c’est de construire avec les équipes historiques du domaine, de les faire réfléchir autrement à leurs pratiques et à retrouver le sens de leurs gestes. J’essaie souvent de leur faire visualiser le consommateur final. Chaque intervention dans la vigne ou au chai a un impact sur le produit fini. Je leur donne souvent cet exemple : à cinq heures du matin, vous cuisinez dans une cantine industrielle ; le soir, vous préparez un repas pour vos enfants. Les gestes sont les mêmes, mais l’intention n’est pas la même. Alors, je leur pose la question : « Et si vous le faisiez pour vos enfants ? ». Ça nécessite d’expliquer à des personnes qui voyaient la vigne comme une surface, de se projeter dans le geste, à quoi il sert. La plus belle victoire, c’est de voir des personnes retrouver l’engouement qui les avait conduites vers ce métier. Aujourd’hui, nous réussissons à faire travailler ensemble les équipes historiques et les plus jeunes.
En tant qu’acteur majeur de Brézème, ressentez-vous aussi une responsabilité vis-à-vis du territoire ?
– Brézème est une micro-appellation. Nous essayons d’y jouer un rôle moteur et de montrer un chemin possible. L’enjeu est de dépasser les querelles pour comprendre que nous partageons une communauté de destin. Aujourd’hui, le bio n’est pas encore un prérequis dans le vignoble français, même si certaines appellations l’ont fait, comme Patrimonio [l’appellation corse de Patrimonio est la première en France à avoir inscrit dans son cahier des charges l’interdiction des désherbants chimiques de synthèse, ndlr]. Mais je suis optimiste ! Les jeunes générations regardent déjà les choses différemment. Je pense que dans dix ou quinze ans, nous assisterons à une convergence. Les producteurs comprendront qu’un niveau d’exigence partagé est une force collective. C’est aussi ce que recherchent de plus en plus les consommateurs.
« Le bio oblige à beaucoup plus d’observation, de compréhension du vignoble, des vinifications et implique donc des produits de meilleure qualité. »
Votre cuvée « Brézème Renaissance » a été distinguée au Challenge Millésime BIO. Pour vous, qualité et bio sont-elles liées ?
– Nous en avons la conviction. Le bio oblige à beaucoup plus d’observation, de compréhension du vignoble, des vinifications et implique donc des produits de meilleure qualité. Les vignerons bio sont des observateurs. Ils regardent les sols, le comportement des vignes, l’évolution des élevages. Ils anticipent par l’observation. Cette exigence supplémentaire se retrouve dans la qualité finale des vins. À l’inverse, les produits de synthèse mettront un voile de protection avec des protocoles standardisés, davantage déconnectés des réalités des sols ou des conditions climatiques du millésime.

En quoi cette cuvée correspond à ce que vous qualifiez de « vin de demain” ?
– Avec Renaissance, nous travaillons avant tout sur l’accessibilité. Mais, accessible ne veut pas dire simple ou simpliste. Quand quelqu’un entre dans une église romane, il peut être touché par sa beauté sans rien connaître à l’histoire de l’art. Le vin devrait fonctionner de la même manière, avec l’émotion. Nous voulons créer des vins capables de parler à tous les publics : aux amateurs curieux comme aux dégustateurs expérimentés. Chacun doit pouvoir y trouver quelque chose, à son niveau de lecture.
Le vin de demain, c’est donc aussi cultiver un rapport plus accessible ?
– Il faut désacraliser le vin, lui enlever son jargon. On n’a pas besoin d’être expert pour ressentir une émotion ! Le vin n’est pas un simple produit de soif. S’il ne s’agissait que de s’enivrer, il existerait des moyens beaucoup moins coûteux. Nous devons mieux accompagner les consommateurs. Aujourd’hui encore, beaucoup de vins sont classés par région ou par couleur. Pourquoi ne pas les présenter aussi selon les moments de consommation ? Un vin pour un pique-nique entre amis, un autre pour un dîner avec les beaux-parents… Il faut que tout le monde puisse être servi !”