Pionniers : “On fait partie des dinosaures du bio à Bordeaux !”

Certifié bio à l’aube des années 2000, le Château Couronneau fait figure de précurseur dans la région bordelaise. Aujourd’hui conduit par Grégoire Piat, arrivé sur le domaine familial en 2019, le vignoble revendique une vision du bio indissociable de l’innovation. Un mouvement perpétuel, à l’image de son récent prototype de barrique “dansante”. Rencontre avec un agitateur du bio, que l’on retrouvera à la prochaine édition de Millésime BIO.

D’où vient la conversion (précurseuse !) en bio du domaine ? 

– À ma naissance, mes parents avaient le projet de se reconvertir en vignerons. Ils sont tombés sur le Château Couronneau, une bâtisse du XVᵉ siècle,perchée au point culminant de la Gironde. Le lieu était magnifique… mais en ruines. Il leur a fallu quatre années de lourdes rénovations et ils ont entamé la conversion au bio dès 1997. C’était un choix de conviction, mais aussi une forme de revanche familiale. Mon grand-père cultivait des vignes dans le Pays basque, avec beaucoup de produits phytosanitaires, et le vin était loin d’être bon. Mes parents voulaient faire autrement. Ils sont ainsi devenus les troisièmes vignerons d’Aquitaine certifiés bio ! La conversion a été semée d’embûches : peu de références techniques, des traitements parfois inefficaces, des années très difficiles avec de fortes pluies… Ils ont pris de sacrées roustes avant d’arriver à une la reconnaissance de leurs vins. 

Justement, quel a été le moment de bascule pour le domaine ? 

– En 2001, Robert Parker a dégusté un vin du domaine et lui a attribué la note de 95/100. C’était à l’époque le premier vin bio à recevoir une telle note. Au-delà du score, c’était surtout une reconnaissance officielle de la qualité des vins, et la preuve que le bio pouvait produire des vins droits et précis. Cela nous a permis de nous inscrire durablement auprès d’importateurs bio précurseurs du bio. 

« Pour nous, le bio est un prérequis. Si je sortais du bio, je perdrais mes clients actuels : c’est notre ADN. »

Le passage au bio a-t-il toujours été associé à une exigence de qualité ? 

–  Oui, totalement. Notre cuvée Château Couronneau en est un bon exemple : un vin structuré, avec un éclat de fruit important, reflet de notre terroir d’argiles lourdes, un ancien site de tuilerie, et de vignes implantées de longue date. Cette structure naturelle des raisins permet des vinifications avec peu d’intrants. Mon père avait déjà une vision très fine de la qualité, forgée par son expérience de négociant durant l’âge d’or des Bordeaux. Il a toujours été extrêmement vigilant sur les vinifications. Le bio s’est inscrit naturellement dans cette recherche de précision. 

Qu’avez-vous apporté à la dynamique du domaine depuis votre arrivée ? 

– Je suis ingénieur travaux de formation. Je suis venu au domaine pour donner un coup de main… et j’ai mis le petit doigt dans l’engrenage avant d’y être totalement aspiré en 2019 ! J’ai apporté une forte appétence pour l’approche scientifique, notamment à travers un travail sur les cépages résistants. Nous avançons aussi sur l’autonomie énergétique, avec des panneaux solaires, dans l’objectif de tendre vers un modèle agronomique cohérent avec une agriculture écoresponsable. Je me considère comme un progressiste : je crois profondément que certaines innovations naturelles et agronomiques méritent d’être appliquées et mieux comprises. C’est en puisant dans les approches de Steiner en biodynamie que j’ai travaillé sur la question du mouvement en cave. En mettant une barrique en mouvement, on observe plusieurs phénomènes : une augmentation de l’oxygène dissous, une remise en suspension des lies, une polymérisation plus rapide des tanins. Résultat : une amélioration gustative et un vieillissement accéléré du vin. Le mouvement devient alors un véritable vecteur de vie et de qualité. J’ai donc créé une boite pour les tonneaux qui permet de les balancer et déposé un brevet ! 

Le vignoble bordelais est souvent présenté comme plus exposé aux pressions climatiques et sanitaires. Partagez-vous ce constat ?  

– Très clairement. En 2023, j’ai tout perdu. Malgré une vingtaine de traitements à faibles doses de cuivre, les équipes étaient épuisées, et nous avons tout fait pour sauver la récolte… sans succès. Cela a été un électrochoc. Je me suis rendu compte que notre encépagement n’était plus adapté aux nouvelles conditions climatiques. J’ai alors formé mon équipe au surgreffage. Aujourd’hui, nous sommes capables de changer l’encépagement. L’an dernier, nous avons surgreffé un hectare de merlot avec des cépages résistants et renforcé notre production de blancs. L’année suivante a été plus clémente, avec des rendements corrects. Il y a des défis immenses à relever, et une part de chance qu’on ne peut pas ignorer ! 

Le bio est-il aujourd’hui un levier de différenciation ou un prérequis ? 

– Pour nous, c’est clairement un prérequis. Si je sortais du bio, je perdrais mes clients actuels : c’est notre ADN. Certains marchés, comme la Suisse, sont particulièrement sensibles au bio, avec un pouvoir d’achat qui permet de valoriser des vins bio français. Cela dit, je sens un certain essoufflement du bio dans les habitudes de consommation. Je le vois autour de moi : certains amis ont baissé la garde, et il y a moins de certitudes autour des bénéfices écologiques et sanitaires. En partie pour des raisons économiques, mais aussi à cause des amalgames : on oppose parfois le local au bio, alors que la vraie question est de comparer objectivement deux vignobles voisins, à production équivalente, en termes d’impact environnemental et de santé. C’est pour cela que j’essaie de faire beaucoup de pédagogie. Nous avons notamment mis en place un parcours audio-guidé autour du domaine, avec 24 panneaux expliquant le bio, la biodynamie, les préparations, l’agroforesterie, les haies, les nichoirs, les jachères fleuries, le rôle des abeilles… Il faut embarquer le grand public ! 

Le domaine participe à Millésime BIO depuis les premières éditions. Que représente ce salon pour vous ? 

Un souvenir magique de la toute première édition que mes parents m’ont raconté, c’est la rencontre avec un importateur suisse qui a eu un véritable coup de cœur et nous a commandé… 20 palettes ! Depuis, Millésime BIO reste un rendez-vous incontournable. C’est le salon de référence pour les vins bio, celui où le business est clairement orienté vers ces produits. Le marché du vin est plus difficile aujourd’hui, mais c’est essentiel d’y être présent, de continuer à exister dans les esprits et commercialement. Cette année, je présente l’ensemble de mes millésimes 2024 au Challenge Millésime BIO. Les goûts évoluent : après une période où les vins puissants et très structurés avaient beaucoup de succès, on se tourne davantage vers des profils plus frais et plus aromatiques. J’ai donc fait évoluer certaines cuvées, notamment “La Voie des Anges”, qui est devenue un véritable best-seller ! 

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