
Installé dans le Sud-Ouest, le vigneron et vinificateur Roman Tournier a fait des cépages résistants – souvignier gris, muscaris, cabernet jura ou encore seyve villard – le cœur battant de son projet, Roman des Vignes. Issus du croisement avec des variétés naturellement tolérantes aux maladies, ces cépages permettent de réduire drastiquement les traitements tout en sécurisant les récoltes. Une démarche expérimentale qu’il viendra présenter à travers ses cuvées lors de la prochaine édition de Millésime BIO.
Comment votre parcours vous a-t-il conduit à travailler sur les cépages résistants ?
– En revenant sur l’exploitation familiale à Vacquiers (Fronton) après mes études et mes expériences à l’étranger, le projet de faire du vin, qui était jusque-là entre le rêve et le projet un peu flou, s’est concrétisé. Mais très vite, la réalité nous a rattrapés. Depuis plusieurs années maintenant, on subit de plein fouet le dérèglement climatique : beaucoup de pluie, de fortes chaleurs au printemps, de grosses pertes dues au mildiou et à l’oïdium. Les vignes plantées par mon grand-père arrivaient aussi en fin de course. La question s’est posée : qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Arracher, oui, mais pour replanter quoi ? Une chose était sûre : je ne voulais pas repartir sur des cépages traditionnels qui, selon moi, n’ont pas d’avenir en bio dans ces conditions. C’est à ce moment-là que nous avons commencé à chercher des alternatives et que les cépages résistants se sont imposés comme une piste sérieuse.

Qu’est-ce qui vous a convaincu que les cépages résistants pouvaient être une vraie solution ?
– D’abord leur résistance naturelle aux maladies. Ces vignes sont capables de lutter seules contre le mildiou et l’oïdium, ce qui permet de limiter très fortement les traitements. Elles donnent aussi des vins à plus faibles degrés d’alcool, avec des profils aromatiques très différents, qui invitent à la découverte. Sur le papier, ça cochait beaucoup de cases pour produire des vins en phase avec les attentes actuelles. En revanche, il y avait un gros flou sur la vinification, les profils aromatiques et surtout les débouchés commerciaux. En me renseignant, j’ai rencontré des vignerons qui avaient déjà planté ces cépages. En Occitanie, on a la chance d’être la région où l’on en plante le plus aujourd’hui ! De plus en plus de vignerons s’y intéressent, car ils y voient une manière d’appréhender l’avenir… plus sereinement. Certains ont accepté de me confier une partie de leurs raisins pour que je puisse les vinifier et faire des essais. Ça m’a permis de me faire la main et, progressivement, d’y voir plus clair sur leur comportement.
« Plus on plantera de cépages résistants, moins on traitera, et plus il y aura de débouchés ! »
Les résultats obtenus ont-ils été à la hauteur de vos attentes ?
– Avec le recul, on se rend compte que le comportement est très différent entre les blancs et les rouges. Les blancs, comme le souvignier gris ou le muscaris, sont relativement faciles à vinifier. Les rouges, en revanche, demandent beaucoup plus d’attention et de réflexion pour trouver des profils qui correspondent aux attentes des consommateurs. J’essaie justement d’éviter l’erreur de faire des vins qui me plaisent à moi en premier lieu ! Par exemple, le cabernet jura offre de jolis arômes de fruits rouges avec un faible degré d’alcool, mais il présente un vrai défi sur la structure tannique, souvent très astringente. J’ai dû l’élever deux ans dans des œufs pour parvenir à en patiner la structure et à trouver un équilibre.
Ces expérimentations vous ont-elles aidé à choisir les cépages à planter ?
– Ma philosophie, c’est de contribuer au développement des cépages résistants. Plus on en plantera, moins on traitera, et plus il y aura de débouchés. On a clairement l’objectif de planter, mais on ne sait pas encore précisément lesquels. L’équation économique est complexe : faut-il sécuriser en plantant des cépages que je connais déjà bien, ou aller plus loin en testant des variétés encore très peu implantées ? La réflexion est toujours en cours !
La recherche s’est-elle emparée du sujet des cépages résistants ?
– Même si la France est en train de rattraper son retard sur le sujet (Le Comité Technique Permanent de la Sélection a donné son avis favorable fin 2025 à l’inscription au catalogue de 5 variétés résistantes de la sélection Bouque, ndlr), la plupart des cépages résistants viennent d’Allemagne, d’Italie, la Suisse. Au vu des contraintes climatiques actuelles, des programmes testent des hybridations avec des cépages régionaux,. Le problème, c’est le manque de recul, cela va prendre du temps d’arriver à des typicités et des terroirs. Des grosses appellations et régions comme la Bourgogne ou la Champagne font des études sur des cépages résistants adaptés à leurs terroirs. En parallèle, les cahiers des charges s’ouvrent aux cépages résistants, on peut le voir avec certaines IGP, comme l’IGP Comté Tolosan !
Comment réagit le marché, notamment à l’export ?
– Le salon Millésime BIO permet aux exposants de renseigner certaines informations afin de faciliter les recherches des acheteurs. En 2024 et 2025, j’avais ainsi précisé que je produisais des cépages résistants. Mais, en sens inverse, aucun visiteur n’avait tenu à manifester son intérêt a priori. En 2026, c’est très différent : plus d’une vingtaine d’acheteurs internationaux ont manifesté un intérêt explicite pour les cépages résistants en les intégrant dans leurs recherches. Il a sans doute fallu du temps pour attirer l’attention des médias et que l’information se diffuse. Pour ma part, je suis convaincu que les cépages résistants sont des cépages d’avenir, à condition de bien les travailler et surtout de bien communiquer, collectivement.
Quels vins pourra-t-on déguster sur votre stand à Millésime BIO ?
– Travailler les cépages résistants, c’est forcément proposer une gamme assez hétérogène. Il y a la gamme Raisis, avec des vins conviviaux, accessibles, orientés sur le plaisir et la gourmandise, avec des vinifications maîtrisées. À l’autre extrémité, la gamme Darwin, en monocépage, vise à donner leurs lettres de noblesse aux cépages résistants. Elle s’adresse plutôt à des consommateurs avertis et curieux. Entre les deux, on propose un pétillant naturel, léger en alcool, gourmand et très accessible, élaboré à partir d’un cépage encore largement méconnu : le seyve villard, assemblé avec du souvignier.

Toutes ces cuvées sont d’ailleurs conditionnées en bouteilles réemployables.
– Quand j’ai lancé le projet, je me suis appuyé sur une étude de l’IFV sur le bilan carbone des différents contenants. J’ai été surpris de constater que ce ne sont ni les traitements, ni la vinification qui pèsent le plus sur le climat, mais bien le transport et la distribution du vin. Quitte à lancer un projet vertueux sur le plan viticole, autant aller au bout de la démarche. Avec la bouteille réemployable, on coupe une grande partie des émissions de carbone à la racine. J’ai donc adhéré à France Consigne et respecté un cahier des charges précis pour permettre la récupération, le lavage et le réemploi des bouteilles à proximité des lieux de consommation. Le principal défi aujourd’hui reste le taux de retour !