
Un entretien avec Louis-Antoine Saïsset, chercheur et maître de conférences en finance à l’Institut Agro Montpellier.
Après avoir analysé l’impact du développement de l’agriculture biologique sur l’emploi viticole, Louis-Antoine Saïsset pilote aujourd’hui le projet Innogouv1, consacré aux caves coopératives françaises avec le soutien de l’Agence Nationale de la Recherche. Ses recherches mettent en lumière le lien étroit entre l’agriculture biologique, la création d’emplois et rôle social de la filière viticole bio sur les territoires.
En 2016-2017, vos travaux au sein du laboratoire MoISA (dont fait partie l’Institut Agro Montpellier), en lien avec SudVinBio2, mettaient en évidence l’impact du développement de la viticulture biologique sur l’emploi. Que fallait-il en retenir ?
– Cette étude a montré de manière très claire que les exploitations viticoles en bio génèrent davantage d’emplois que les exploitations conventionnelles. La main-d’œuvre globale, qu’elle soit liée au travail à la vigne, à la cave ou à la commercialisation, y est en moyenne 52 % plus élevée que dans l’ensemble des exploitations viticoles. En regardant plus finement les données du recensement agricole de 2010, le dernier disponible au moment de l’étude, on observait également que les exploitations bio employaient plus à temps complet (+4 ,7 % par rapport au conventionnel). Cela s’explique par la nature même de la viticulture bio : l’absence de traitements chimiques de synthèse implique plus de présence sur le terrain, plus d’observation, davantage d’interventions mécaniques et une capacité d’expérimentation permanente. C’est plus de temps, plus de technicité… et donc plus de main-d’œuvre, souvent mieux formée !
Cela signifie-t-il que la viticulture bio favorise la création d’emplois plus qualifiés ?
– Oui, clairement. D’après notre étude de 2016-2017, on observe une proportion plus importante de cadres et de techniciens dans les exploitations bio (+ 6 % par rapport au conventionnel). Les chefs d’exploitation bio sont également plus souvent diplômés, qu’ils soient passés par l’enseignement secondaire (+ 14 %) ou par l’enseignement général (+ 17 %). Cette dimension technique se retrouve aussi dans la formation continue : près de 20 % des chefs d’exploitation en bio suivent des formations, contre 11 % seulement en conventionnel. Ces formations ne portent pas uniquement sur les pratiques culturales, mais aussi sur des compétences transversales essentielles au développement d’une entreprise viticole, et encore plus en bio : la commercialisation, la gestion, le marketing, la vente directe ou l’export, qui constitue un levier stratégique important pour la filière. Le vin bio nécessite en effet un véritable effort de pédagogie et de valorisation : expliquer la démarche, communiquer, accueillir au domaine, recevoir les visiteurs… autant d’activités qui mobilisent des compétences et du personnel.
« Le vin bio nécessite un véritable effort de pédagogie et de valorisation, qui mobilise des compétences et du personnel. »
Au-delà de l’emploi, peut-on dire que la viticulture bio joue aussi un rôle social dans un territoire ?
– C’est un point que j’observe très nettement dans mes travaux actuels sur les caves coopératives. Sur les 450 caves coopératives françaises commercialisant, nous en avons enquêté 218 en 2024-2025, dont 80 % produisent une ou plusieurs références en bio. Si leur engagement repose évidemment sur des motivations environnementales, il s’accompagne aussi d’une forte responsabilité sociale. Car l’impact territorial d’une entreprise viticole est réel : derrière les emplois, ce sont des familles qui vivent et font vivre les territoires ruraux. Les vignerons créent de la valeur pour eux-mêmes et pour leur territoire ! On communique beaucoup, à juste titre, sur les bénéfices environnementaux du bio, sur la durabilité ou la préservation de la nature. En revanche, on parle encore trop peu de ses dimensions sociales. Le vin bio, c’est non seulement de la création d’emplois, mais aussi, par exemple, la préservation de la santé des travailleurs et des riverains, moins exposés aux traitements chimiques de synthèse.
(1) Gouvernance, innovation et performance durable des coopératives vinicoles françaises – https://umr-moisa.cirad.fr/fr/l-unite/projets-de-recherche/projets-en-cours/anr-projet-innogouv
(2) Aubert M., Piot Lepetit I, Saïsset L-A & Temri L. (2016) Quels emplois en viticulture biologique ? UMR MOISA, 4 p.
Aubert M., Piot Lepetit I, Saïsset L-A & Temri L. (2017) Le vin bio, c’est bon pour l’emploi. Conférence, Millésime bio